Il y a un moment précis, presque sacré, que je ne me lasse jamais de vivre, même après quinze ans à parcourir les moindres recoins de ma ville. C’est cet instant suspendu où le vrombissement sourd du vapur — notre mythique ferry stambouliote — s’interrompt brusquement alors que nous approchons du quai de Burgazada. Soudain, le tumulte de la métropole, ses klaxons incessants et son énergie électrique s’évanouissent, remplacés par le clapotis discret de la mer de Marmara et le chant des mouettes qui escortent le navire. Ici, le temps semble avoir perdu sa course folle.
Bienvenue sur la troisième des Îles des Princes, sans doute la plus secrète et la plus poétique de l’archipel. Si Büyükada séduit par sa grandeur impériale et Heybeliada par son charme nostalgique, Burgazada, l’ancienne Antigoni, s’adresse à l’âme. C’est l’île des écrivains, des rêveurs et de ceux qui cherchent une élégance dépouillée, loin des flux touristiques habituels. En marchant le long de ses ruelles bordées de maisons en bois centenaires et de jardins croulant sous les bougainvilliers, on respire un mélange singulier d’iode, de pins parasols et de cette mélancolie douce que nous appelons ici le hüzün.
Pour moi, Burgazada est indissociable de l’ombre de Sait Faik Abasıyanık, notre grand nouvelliste national qui a immortalisé chaque ruelle et chaque pêcheur de l’île. Marcher ici, c’est feuilleter l’un de ses livres à ciel ouvert. On y vient pour la clarté de ses eaux, bien sûr, mais aussi pour cet art de vivre typiquement insulaire où l’on prend encore le temps de se saluer et de laisser l’après-midi s’étirer autour d’un café turc ou d’un verre de thé à la terrasse d’un établissement historique.
Que vous soyez en quête d’une parenthèse méditative sur les hauteurs du monastère d’Ayios Ioannis ou d’un déjeuner mémorable face à un horizon d’azur, je vous invite à me suivre. Laissez-moi vous guider à travers les sentiers cachés et les adresses confidentielles de ce petit paradis littéraire, pour une escapade où la sérénité n’est pas un luxe, mais une évidence.
Commençons notre traversée par l’essentiel : l’âme de Burgazada et ses trésors dissimulés.
La Traversée : Le Prélude Nécessaire à la Lenteur
Pour comprendre Istanbul, il faut accepter que la ville ne s’arrête pas là où le béton rencontre l’eau. En cette année 2026, malgré l’évolution fulgurante de la métropole, une constante demeure : la magie du départ depuis l’embarcadère. Pour rejoindre Burgazada, le voyage commence bien avant de fouler le sol de l’île. Il débute sur le pont d’un Vapur, ces navires emblématiques qui sont à Istanbul ce que les vieux gréements sont à la Bretagne : une part de l’âme nationale.
Quitter le tumulte de Beşiktaş ou d’Eminönü, c’est entamer un processus de détachement. Pour naviguer sereinement, je vous conseille d’ailleurs de consulter mon point complet sur les transports publics à Istanbul afin de maîtriser les horaires de la compagnie maritime Şehir Hatları. Une fois à bord, ne cherchez pas refuge dans les salons intérieurs climatisés. Montez sur le pont, trouvez un banc en bois verni et laissez le vent de la Mer de Marmara balayer vos pensées citadines.
Le Sacré Rituel du Pont : Çay et Simit
Il existe un rite immuable que je pratique depuis quinze ans et que je vous conjure d’adopter : le duo çay et simit. Dès que le Vapur largue les amarres, le serveur passe avec son plateau en métal argenté. Le çay, ce thé noir corsé servi dans un verre en forme de tulipe, est le carburant de notre culture. En 2026, même si l’inflation a marqué son passage (comptez environ 30 TL pour un thé, soit à peine 0,60 € au taux actuel), ce plaisir reste le luxe le plus accessible de la ville.
Accompagnez-le d’un simit, ce pain circulaire parsemé de sésame croquant que vous aurez acheté sur le quai. La tradition veut que l’on partage les derniers morceaux avec les goélands qui escortent le navire dans un ballet aérien fascinant. Ce n’est pas qu’un simple goûter ; c’est une communion avec les éléments. Le craquement du sésame, la chaleur du verre contre la paume et l’odeur iodée forment la partition de ce que nous appelons ici le “Huzur” — une paix intérieure profonde.
La Mer de Marmara comme Sas de Décompression
La traversée vers les Adalar (l’archipel des îles des Princes) dure environ une heure. C’est le temps exact dont l’esprit a besoin pour déconnecter. À mesure que la silhouette de la Corne d’Or et du Palais de Topkapı s’estompe dans une brume bleutée, le bruit de la ville est remplacé par le rythme hypnotique des vagues contre la coque.
Vous verrez d’abord défiler Kınalıada, la “terre de henné” avec ses reflets cuivrés. Puis, au loin, la majestueuse Heybeliada. Mais votre regard sera vite attiré par une silhouette plus discrète, plus sauvage : celle de Burgazada. C’est ici que la métamorphose s’opère. Le stress du voyageur s’évapore. On ne regarde plus sa montre ; on observe la couleur de l’eau passer du bleu profond au turquoise émeraude.
L’Approche de Burgazada : L’Île aux Secrets
Contrairement à sa grande sœur Büyükada, parfois trop exubérante, Burgazada se mérite par sa retenue. En approchant du quai, vous remarquerez immédiatement une différence sensorielle majeure : le silence. Ici, les voitures sont proscrites. Seuls le bruissement des pins, le tintement des vélos et le bourdonnement des navettes électriques troublent la quiétude ambiante.
La silhouette de l’île, dominée par la colline de Bayrak Tepe, semble vous inviter à une exploration plus intellectuelle, plus poétique. C’est l’île des écrivains et des rêveurs, et cette traversée en est la préface indispensable. Vous n’arrivez pas simplement sur une île ; vous changez de dimension temporelle.
Le Conseil d’Initié de Sarp : Évitez absolument le dimanche en été. Préférez un mardi ou un mercredi matin pour avoir le sentiment que l’île vous appartient exclusivement.
L’Architecture de Burgazada : Un Patrimoine Ottoman Figé dans le Temps
Si vous me suivez depuis quelque temps, vous savez que j’ai une affection particulière pour les récits que les murs nous murmurent. À Burgazada, ces récits ne sont pas écrits dans la pierre froide, mais sculptés dans la chaleur du bois de pin et du cèdre. En cette année 2026, alors que la frénésie immobilière transforme certains quartiers du centre, Burgazada reste un sanctuaire où l’élégance du XIXe siècle semble défier le passage des décennies.
L’Élégance de la “Dentelle de Bois” : Les Köşk
En flânant dans les rues escarpées qui s’élèvent depuis l’embarcadère, votre regard sera immédiatement attiré par les Köşk. Ce terme turc désigne ces somptueuses demeures ou pavillons d’été, véritables joyaux de l’époque ottomane tardive. À Burgazada, ces villas ne sont pas de simples maisons ; elles sont le témoignage d’un art de vivre tourné vers la mer et la fraîcheur.
L’architecture de ces demeures se distingue par ce que nous appelons ici la “dentelle de bois”. Les façades sont ornées de balustrades ciselées, de corniches travaillées et de grandes fenêtres à guillotine conçues pour laisser circuler la brise marine. En observant ces structures, on ne peut s’empêcher de faire la comparaison avec l’esthétique des villas en bois du Bosphore que l’on trouve du côté d’Arnavutköy. Cependant, là où les demeures du Bosphore cherchent à impressionner par leur grandeur, celles de Burgazada dégagent une humilité plus intellectuelle, une discrétion qui sied parfaitement à l’âme de l’île.
Ces maisons appartenaient autrefois à la haute bourgeoisie stambouliote qui fuyait la chaleur étouffante de Péra ou de Galata dès l’arrivée du mois de juin. Aujourd’hui, posséder ou entretenir un tel patrimoine est un défi : avec un taux de change stabilisé à environ 50 TL pour un Euro en 2026, la restauration méticuleuse de ces boiseries anciennes par des artisans qualifiés représente un investissement colossal, mais indispensable pour préserver l’âme de l’archipel.
Une Harmonie Cosmopolite : Entre Églises de Pierre et Demeures Bourgeoises
Ce qui rend l’architecture de Burgazada si singulière, c’est son caractère profondément cosmopolite. Jusqu’au milieu du XXe siècle, l’île était majoritairement habitée par la communauté grecque (les Rums), rejointe par d’importantes familles juives et arméniennes. Cette mixité a laissé une empreinte indélébile sur le paysage urbain.
Vous remarquerez un contraste fascinant entre la légèreté aérienne du bois des résidences privées et la stabilité solennelle de la pierre des édifices religieux. Les églises orthodoxes, comme celle de Saint-Jean-Baptiste (Hagios Ioannis), avec son dôme imposant et ses murs massifs, semblent ancrer l’île dans l’histoire byzantine, tandis que les villas environnantes évoquent la modernité ottomane et l’influence européenne.
Cette esthétique hybride, mélange de néoclassicisme occidental et de savoir-faire oriental, crée une harmonie visuelle rare. Les jardins clos, où le jasmin et la glycine débordent des clôtures en fer forgé, ajoutent une dimension olfactive à cette expérience architecturale. En marchant ici, on comprend que Burgazada n’a jamais cherché l’ostentation. Son luxe réside dans ses proportions, dans l’ombre portée d’un avant-toit sculpté et dans le dialogue permanent entre la colline verdoyante et l’azur de la mer de Marmara.
Le Conseil d’Initié de Sarp : Poussez la marche jusqu’à l’église d’Hagios Ioannis (Saint-Jean-Baptiste). Le panorama sur les îles voisines y est sublime et peu de touristes font l’effort de monter jusque-là.
En montant vers les hauteurs, prenez le temps d’observer les détails des heurtoirs de portes et les motifs des carrelages des perrons. Chaque détail raconte une famille, une lignée, et ce désir profond de créer un petit paradis terrestre, loin du tumulte du monde, sur ce rocher posé au milieu des eaux.

Sur les Pas de Sait Faik Abasıyanık : L’Âme Littéraire de l’Île
Si Burgazada possède un parfum si particulier, une mélancolie douce qui flotte entre les pins et les vagues de la mer de Marmara, elle le doit en grande partie à un homme. On ne peut pas comprendre l’âme de cette île sans s’imprégner de l’œuvre de Sait Faik Abasıyanık. Pour nous, Stambouliotes, il est bien plus qu’un écrivain ; il est le poète du quotidien, le défenseur des humbles et le flâneur éternel qui a su transformer les rochers de Burgazada en une géographie sentimentale universelle.
En cette année 2026, alors que le tumulte du monde s’intensifie, se réfugier dans l’univers de Sait Faik à Burgazada est une expérience presque thérapeutique. Je vous invite à ralentir le pas pour cette étape essentielle de votre séjour.
La Maison-Musée : Une Immersion dans l’Intimité du Génie
En remontant la pente douce depuis l’embarcadère, vous tomberez sur une élégante demeure blanche aux volets de bois. C’est ici, dans cette maison familiale devenue musée, que Sait Faik a passé les dernières années de sa vie. Dès que l’on franchit le seuil, l’agitation du port s’efface. L’entrée est restée accessible (environ 100 TL, soit à peine 2 Euros avec le taux actuel), fidèle à la volonté de l’écrivain de ne jamais exclure personne par l’argent.
L’atmosphère y est poignante de simplicité. On y découvre ses objets personnels : son célèbre chapeau, ses lunettes rondes, et surtout, sa table de travail où sont éparpillés des manuscrits jaunis. En observant ses notes manuscrites, on imagine l’homme, luttant contre la maladie, regardant par la fenêtre la mer qu’il aimait tant. Ce n’est pas un musée poussiéreux, c’est une rencontre intime avec la solitude créatrice. On y ressent ce “hüzün” — cette mélancolie typiquement stambouliote — qui imprègne chaque pièce de la maison.
Le Peintre des Gens de Mer et des Marginaux
Sait Faik a révolutionné la littérature turque en détournant son regard des grands palais pour le porter sur ceux que la société ignore. Il était le porte-parole des pêcheurs grecs de l’île, des ramasseurs de bois, des enfants des rues et des mouettes. Dans ses nouvelles, comme dans Un Homme Inutile ou L’Hôtel du Serpent, il parvient à extraire une beauté brute du dénuement.
Voici ce qui définit son héritage et pourquoi il résonne encore si fort aujourd’hui :
- L’Humanisme Radical : Sa phrase la plus célèbre, “Tout commence par l’amour d’une personne”, est gravée dans le cœur de chaque habitant de l’île. Il croyait en la bonté intrinsèque de l’homme, malgré la cruauté du monde.
- Le Cosmopolitisme Naturel : À travers ses récits, il a immortalisé le tissu social multiculturel de Burgazada, où les langues turque, grecque et ladino se mélangeaient naturellement autour d’une table de Meze (ces assortiments de hors-d’œuvre typiques).
- Le Regard du Flâneur : Il n’écrivait pas sur l’île, il écrivait depuis l’île. Chaque sentier, chaque crique de Burgazada est le décor d’une de ses histoires.
- La Défense des Marginaux : Il donnait une dignité littéraire aux “petites gens”, transformant une simple partie de pêche en une épopée métaphysique.
Un Rapport Charnel avec la Nature Insulaire
Pour Sait Faik, la nature n’était pas un simple décor, mais un prolongement de son propre corps. Il entretenait un rapport quasi mystique avec les éléments. Lors de votre promenade vers Kalpazankaya (le Rocher des Faussaires), le point le plus sauvage de l’île, rappelez-vous que c’était son refuge ultime.
Il aimait s’y asseoir pour regarder le Lodos, ce vent chaud et capricieux du sud-ouest qui agite la Marmara, ou pour observer les pêcheurs remonter leurs filets à l’aube. Cette communion physique avec l’île se ressent dans sa prose : on y sent l’odeur du sel, le piquant des aiguilles de pin sous le soleil de midi, et le froid humide des matins d’hiver.
Lire Sait Faik à Burgazada, c’est apprendre à regarder le monde avec plus de tendresse. En quittant sa maison-musée pour vous diriger vers une petite terrasse afin de déguster un café turc, vous ne verrez plus les passants de la même manière. Vous chercherez, dans le regard d’un vieux marin ou dans le vol d’un cormoran, l’étincelle de poésie que cet homme extraordinaire a su déceler toute sa vie. C’est là, dans cette attention portée aux détails invisibles, que réside la véritable âme de Burgazada.
Criques Confidentielles et Baignades Azurées
Si vous demandez à un Stambouliote ce qui rend Burgazada si spéciale par rapport à ses grandes sœurs Büyükada ou Heybeliada, il vous répondra sans hésiter : sa relation intime avec la mer. Ici, point de grandes plages de sable bondées ou de complexes bruyants. L’île se mérite, elle se contourne par des sentiers de terre battue pour offrir, au détour d’un rocher, des eaux d’une clarté que l’on ne soupçonnerait pas si près de la mégalopole.
En cette année 2026, l’île a su préserver son caractère sauvage malgré l’engouement croissant. Plonger dans les eaux de Burgazada, c’est s’offrir une parenthèse hors du temps, loin du tumulte du Bosphore.
Kalpazankaya : Le Mythe au Couchant
Le nom seul fait rêver les habitués : Kalpazankaya, ou “le rocher des faux-monnayeurs”. La légende raconte que des malfrats y frappaient de la monnaie à l’abri des regards. Aujourd’hui, la seule richesse que l’on y trouve est une vue à couper le souffle et une eau d’un bleu profond.
Située à l’extrémité ouest de l’île, Kalpazankaya est une crique rocheuse surplombée par l’un des restaurants les plus célèbres d’Istanbul. La baignade y est singulière : on descend un petit sentier escarpé pour atteindre des plateformes de bois ou des galets polis. C’est l’endroit idéal pour ceux qui aiment nager là où la profondeur se fait sentir immédiatement. En 2026, l’accès à la zone aménagée coûte environ 750 TL (15 €), ce qui inclut le transat et le parasol, mais le côté sauvage de la roche reste accessible gratuitement pour les puristes.
L’Alternative Sauvage : Madam Marta et les Criques du Sud
Si Kalpazankaya est la star de l’île, mon cœur de local bat souvent pour la baie de Madam Marta. Située à seulement vingt minutes de marche de l’embarcadère, cette crique porte le nom d’une figure emblématique de l’île, une femme libre et d’origine libanaise qui aimait tant cet endroit qu’elle y passait ses journées.
Ici, l’ambiance est résolument plus bohème. C’est le repaire des artistes, des jeunes stambouliotes en quête de liberté et des voyageurs qui préfèrent le clapotis des vagues à la musique des “beach clubs”. Pour trouver le calme absolu, je vous conseille de continuer votre chemin vers le sud de l’île. Vous y dénicherez de petites poches de galets sans nom, nichées sous les pins, où la biodiversité marine est restée intacte. Munissez-vous d’un masque et d’un tuba : avec un peu de chance, vous croiserez des bancs de dorades ou des poulpes curieux.
Conseils d’Expert pour une Baignade Sereine
Pour vivre l’expérience Burgazada comme un vrai connaisseur, la règle d’or est simple : évitez les week-ends. Entre le samedi et le dimanche, les navettes déversent une foule compacte et l’atmosphère perd de sa superbe. Si vous le pouvez, venez un mardi ou un mercredi. L’île vous appartiendra presque.
Voici un petit comparatif pour vous aider à choisir votre spot de baignade en fonction de vos envies :
| Spot de Baignade | Ambiance | Accessibilité | Coût Estimé (2026) |
|---|---|---|---|
| Kalpazankaya | Sophistiquée & Iconique | Vélo électrique ou 30 min de marche | ~750 TL (15 €) |
| Madam Marta | Bohème & Conviviale | 20 min de marche (sentier facile) | Gratuit / Consommation libre |
| Mimi Plage | Familiale & Confortable | Proche du port | ~500 TL (10 €) |
| Criques du Sud | Sauvage & Solitaire | Randonnée (45 min +) | Gratuit |
Une Eau de Marmara Regénérée
Certains voyageurs hésitent parfois à se baigner dans la mer de Marmara. Soyez rassurés : depuis les grands plans de préservation lancés ces dernières années, la qualité de l’eau autour des Îles des Princes a atteint des sommets de pureté en 2026. Les courants marins profonds nettoient naturellement les côtes de Burgazada.
Vous remarquerez la présence fréquente d’oursins sur les rochers : c’est le meilleur indicateur de la propreté de l’eau. Mais attention où vous mettez les pieds ! Je vous recommande d’emporter une paire de chaussures de plage en plastique, indispensables pour naviguer sur les galets et les zones rocheuses en toute sécurité. Après votre bain, laissez le vent de Marmara sécher votre peau : c’est le meilleur sel du monde pour un teint éclatant avant d’aller déguster un Meze en terrasse.

L’Art de la Table à Burgazada : Mezes, Poisson et Rakı
À Istanbul, nous avons un dicton : « Le plaisir ne s’achète pas, il se vit à table. » Si la ville est une symphonie, Burgazada en est le mouvement le plus doux, le plus mélodieux. Ici, le repas n’est pas une simple nécessité biologique, c’est une institution, une forme d’art qui exige du temps, de la conversation et, surtout, une vue imprenable sur l’azur de Marmara. En cette année 2026, alors que le tumulte de la métropole semble parfois s’accélérer, l’île reste notre refuge pour savourer ce que la gastronomie stambouliote a de plus noble.
L’ambiance feutrée des restaurants du port
Dès que vous descendez du vapur (le ferry), vous êtes accueilli par l’alignement joyeux des restaurants du port. Contrairement à Büyükada, où l’agitation peut parfois être étourdissante, Burgazada conserve une élégance discrète. Ici, les nappes blanches s’agitent doucement sous la brise marine, et le tintement des verres qui s’entrechoquent remplace le bruit des moteurs.
S’asseoir au bord de l’eau dans le port, c’est accepter de ralentir. Les serveurs, souvent là depuis des décennies, vous accueillent avec cette hospitalité turque authentique que j’affectionne tant. Pour un dîner complet avec poissons de saison, comptez environ 1 500 à 2 000 TL par personne (soit entre 30 € et 40 € au taux actuel de 1 € = 50 TL), un investissement dérisoire pour la qualité des produits et la magie du moment. C’est le lieu idéal pour s’initier à L’Art de la Meyhane, ce concept de taverne traditionnelle où l’on partage une multitude d’assiettes dans une fraternité joyeuse.
Kalpazankaya : Le sanctuaire du soleil couchant
S’il existe un lieu que je recommande à mes amis les plus proches, c’est sans hésiter Kalpazankaya. Situé à l’opposé de l’embarcadère, à l’extrémité ouest de l’île, ce restaurant est une légende. Vous pouvez y accéder à pied après une marche de 30 minutes sous les pins ou emprunter un petit véhicule électrique.
Perché sur une falaise, Kalpazankaya offre le plus beau coucher de soleil de tout Istanbul. En 2026, l’endroit a su préserver son aspect sauvage et rustique. Imaginez : le soleil plongeant dans la mer, peignant le ciel de teintes orangées et pourpres, tandis que l’odeur du feu de bois et de l’agneau cuit lentement au four (leur célèbre tandır) chatouille vos narines. C’est ici que l’écrivain Sait Faik aimait s’isoler. Je vous conseille de réserver votre table en bordure de terrasse bien à l’avance : c’est le siège le plus convoité de l’île.
Entre mer et maquis : mezes et poissons frais
La gastronomie à Burgazada est un pont jeté entre les cultures grecque et turque. La star incontestée reste le poisson frais. Selon la saison, laissez-vous tenter par un Lüfer (tassergal) charnu, un Levrek (bar) grillé à la perfection ou, si vous venez en hiver, par les célèbres petits anchois de la mer Noire, le Hamsi.
Mais avant le poisson, il y a le rituel des Mezes. Ce sont ces petites entrées froides ou chaudes qui préparent le palais :
- Les herbes sauvages : L’île regorge de verdure. Ne passez pas à côté du Deniz Börülcesi (salicorne) relevé à l’ail et à l’huile d’olive, ou des orties sauvages préparées en salade.
- Le Fava : Une purée de fèves onctueuse, couronnée d’oignons rouges caramélisés et d’aneth frais.
- Le poulpe grillé : À Burgazada, on le prépare souvent avec une tendreté exceptionnelle, simplement saisi au charbon de bois.
Pour accompagner ce festin, le Rakı est indispensable. Cette eau-de-vie anisée emblématique, que nous surnommons « le lait du lion » à cause de sa couleur laiteuse une fois mélangée à l’eau, est le lien invisible qui unit les convives. On le boit par petites gorgées, en alternant avec de l’eau fraîche et un morceau de melon sucré ou de fromage blanc salé (Beyaz Peynir). C’est ce contraste de saveurs qui définit l’expérience culinaire des îles. À Burgazada, le temps s’arrête, la conversation s’anime, et l’on comprend enfin pourquoi nous aimons tant notre ville, malgré ses fureurs : pour ces instants de grâce absolue, le verre à la main, face à l’immensité bleue.
Informations Pratiques : Réussir son Excursion
Organiser une escapade à Burgazada ne s’improvise pas totalement si l’on veut conserver cette sensation de privilège et de sérénité que je vous ai décrite. En 2026, Istanbul est plus vibrante que jamais, et la gestion de votre temps est la clé pour savourer l’île comme un véritable habitant du quartier. Voici mes conseils de “vieux routier” pour que votre logistique soit aussi fluide que les eaux de la Marmara.
Choisir le bon tempo : éviter l’affluence
Le secret pour aimer les Îles des Princes, c’est de savoir quand les fuir. Si vous le pouvez, privilégiez absolument une visite en semaine. Le week-end, l’île est prise d’assaut par les Stambouliotes en quête d’air pur, et l’atmosphère perd un peu de son cachet confidentiel.
- Le départ idéal : Visez les premiers ferries (le Vapur) au départ de Beşiktaş ou d’Eminönü aux alentours de 9h00. Arriver sur l’île avant 10h30 vous permet de voir le port s’éveiller doucement.
- La saison : Le printemps (mai-juin) et l’arrière-saison (septembre-octobre) sont les moments de grâce. En plein été, la chaleur peut être écrasante, mais la brise marine de Burgazada reste un remède efficace.
Se déplacer sur l’île : le charme de la lenteur
À Burgazada, le bruit des moteurs est une exception, pas la règle. Depuis l’interdiction des calèches à chevaux il y a quelques années, l’île a retrouvé un calme olympien.
- À pied : C’est ma recommandation absolue. L’île est circulaire et relativement petite. Comptez environ une heure et demie pour en faire le tour complet sans presser le pas. C’est le meilleur moyen de débusquer les villas en bois cachées sous les glycines.
- Le vélo électrique : Si vous craignez les quelques montées vers le sommet de l’île (Bayrak Tepe), vous trouverez des points de location près de l’embarcadère. Comptez environ 250 à 300 TL (soit 5 à 6 Euros) pour une heure de location. C’est ludique, silencieux et très pratique pour rejoindre Kalpazankaya sans transpirer.
- L’Istanbulkart : Assurez-vous que votre carte de transport est bien chargée. En 2026, avec un ticket de ferry autour de 100 TL (2 Euros), c’est votre sésame indispensable. Les petits bus électriques de la municipalité (les “Adabüs”) acceptent également cette carte pour les trajets plus longs.
Le Conseil d’Initié de Sarp : Pour le dessert, ne manquez pas la pâtisserie ‘Ergün Pastanesi’ près du port. Leur ‘milföy’ (mille-feuille local) est une institution que même les Stambouliotes du continent viennent chercher.
La checklist indispensable pour une journée réussie
Pour ne manquer de rien et profiter de chaque instant, voici ce que je glisse toujours dans mon sac avant de monter sur le bateau :
- De bonnes chaussures de marche : Les ruelles peuvent être escarpées et certains sentiers côtiers sont caillouteux.
- Protection solaire et chapeau : Le soleil se reflète sur la mer et peut être traître, même avec la brise.
- Maillot et serviette : Même si vous ne prévoyez pas de nager, les petites criques sauvages vous feront changer d’avis en un clin d’œil.
- De la monnaie (un peu) : Bien que les cartes de crédit soient acceptées partout, avoir quelques billets de 100 ou 200 TL est toujours utile pour les petits vendeurs de fruits ou les pourboires.
- Une batterie externe : Entre les photos des maisons ottomanes et l’utilisation de votre GPS pour débusquer une crique secrète, votre téléphone se videra vite.
Prenez le temps de respirer l’odeur des pins mêlée à celle de l’iode dès votre descente du bateau. Vous êtes ailleurs, vous êtes bien.

Burgazada vs Büyükada : Pourquoi choisir la discrète ?
C’est une question que l’on me pose souvent lors de mes pérégrinations sur les quais d’Eminönü ou de Beşiktaş : « Sarp, quelle île choisir pour une journée hors du temps ? ». Si Büyükada est la “Grande Dame” incontestée de l’archipel, majestueuse et impériale, Burgazada est sa petite sœur rebelle, celle qui préfère la poésie des ruelles ombragées au faste des grandes avenues. En 2026, alors que le tumulte stambouliote semble ne jamais s’arrêter, ce choix devient crucial pour votre sérénité.
Le duel des ambiances : Grandeur contre Intimité
Büyükada est un spectacle en soi. C’est là que vous trouverez les plus grands köşk (manoirs en bois) et une animation constante. Mais cette popularité a un prix : la foule. En débarquant à Burgazada, vous changez radicalement de tempo. Ici, pas de file d’attente interminable pour les véhicules électriques. L’ambiance est celle d’un village qui a su préserver son authenticité.
Là où Büyükada impressionne par ses dimensions, Burgazada séduit par sa proximité. On y vient pour se fondre dans le décor, pas pour être vu. Si vous avez déjà eu le coup de cœur pour l’esprit de village et les maisons historiques de Kuzguncuk sur la rive asiatique, vous retrouverez à Burgazada cette même douceur de vivre, cette impression que tout le monde se connaît et que le temps s’est suspendu quelque part entre deux vagues.
Quel est le profil du voyageur “Burgazada” ?
Je recommande Burgazada aux voyageurs contemplatifs, à ceux qui cherchent le calme plutôt que l’adrénaline touristique. C’est l’île des écrivains, des artistes et des rêveurs. Si votre définition d’une journée réussie inclut un bon livre, une paire de chaussures de marche confortables et une table isolée face à la mer de Marmara, ne cherchez plus.
C’est aussi une question de budget et de bon sens en 2026. Avec un taux de change stabilisé autour de 50 TL pour 1 Euro, Burgazada reste une option élégante sans être ostentatoire. On y déguste des meze d’une finesse incroyable dans des restaurants familiaux où l’on ne vous pressera jamais pour libérer la table. C’est le luxe de la simplicité.
Pour ceux qui cherchent l’isolement absolu
Si même Burgazada vous semble trop “animée” un dimanche après-midi de juillet, sachez qu’il existe une alternative encore plus secrète : Sedef Adası. Mais entre nous, Burgazada offre le parfait équilibre. Elle possède ce supplément d’âme littéraire que les autres n’ont pas. En marchant vers Kalpazankaya au coucher du soleil, vous comprendrez pourquoi Sait Faik Abasıyanık, le célèbre nouvelliste turc, en avait fait son refuge. Ici, le seul bruit qui viendra troubler votre réflexion sera celui des drisses de voiliers qui tintent dans le port. C’est cela, la véritable échappée belle.
Conclusion
Pour tout vous dire, Burgazada occupe une place à part dans mon cœur de Stambouliote. Si Büyükada impressionne par ses dimensions et ses palais, “Burga” — comme nous l’appelons entre nous — séduit par sa pudeur et son élégance discrète. Mon verdict est sans appel : c’est l’île de l’âme, celle des poètes et des rêveurs qui cherchent à s’extraire, le temps d’une traversée, de la frénésie électrique du Bosphore.
Ici, on ne vient pas pour cocher des cases sur une liste de monuments, mais pour retrouver une forme de “Yavaş Yaşam”, ce lent art de vivre que nous avons tendance à oublier sur le continent. C’est l’île où l’on croise encore l’ombre de Sait Faik Abasıyanık, notre grand écrivain national, qui a su capturer mieux que quiconque la mélancolie joyeuse de ces rivages.
Mon conseil ultime pour clore cette parenthèse ? Ne vous pressez pas pour attraper le ferry de retour en plein après-midi. Attendez l’heure bleue, ce moment suspendu où le soleil décline derrière les collines d’Istanbul, embrasant l’horizon d’un orangé profond. Trouvez un petit rocher à l’écart, ou installez-vous à la terrasse de l’un des restaurants du port pour un dernier verre de Rakı — notre eau-de-vie anisée — accompagné de quelques mezes de saison.
Mais surtout, faites-moi une promesse : rangez votre téléphone. Oubliez la photo parfaite pour vos réseaux sociaux. Fermez les yeux et laissez-vous bercer par le chant lancinant des cigales et le murmure du ressac contre les coques en bois des bateaux de pêche. Respirez cette odeur unique de sel, de résine de pin et de jasmin. Car au fond, Burgazada ne se visite pas, elle ne s’immortalise pas sur un écran ; elle se ressent, elle s’infuse en vous, et elle repart avec vous, nichée dans un coin de votre mémoire.