Le vrombissement lointain du Marmaray s’efface derrière le cri des mouettes et le cliquetis des verres de thé. Bienvenue à Samatya, où Istanbul ne cherche pas à vous impressionner, mais simplement à vous raconter son histoire, une ruelle à la fois. J’arpente ces pavés depuis quinze ans, et pourtant, chaque fois que je sors de la station, le même sentiment m’envahit : celui d’avoir quitté la mégalopole frénétique pour retrouver l’âme d’un village où les héritages grec et arménien ne sont pas des concepts de livres d’histoire, mais des voisins que l’on salue.
L’autre soir, vers 18h00, alors que l’ombre de l’église Surp Kevork s’étirait sur la place centrale, je me suis arrêté chez un petit commerçant de quartier. Pour 25 TL (tout juste 0,50 EUR), j’ai pris une poignée de pistaches fraîches en observant les serveurs déployer les nappes blanches des meyhanes. C’est ici, loin des menus traduits en dix langues de Sultanahmet, que l’on comprend ce que signifie réellement l’art de s’attabler. Si l’aspect parfois décrépit de certains immeubles byzantins peut déconcerter celui qui cherche le luxe aseptisé, il suffit de s’enfoncer dans une traverse pour découvrir une église ou une cour intérieure fleurie. Pour éviter de tourner en rond dans les zones un peu plus sombres qui bordent les remparts, gardez toujours un œil sur le clocher de l’église principale ou suivez simplement les effluves d’anis et de poisson grillé qui s’échappent des terrasses ; ils sont la meilleure boussole de Samatya.
Comment rejoindre ce bastion de l’Istanbul d’antan
Le Marmaray est sans aucun doute le moyen le plus efficace et le plus authentique de rejoindre Samatya sans subir les embouteillages chroniques de l’avenue Kennedy. Oubliez les taxis qui rechignent parfois à faire de courts trajets depuis Sultanahmet ; le train vous dépose au cœur de l’histoire en un clin d’œil.
La dernière fois que j’ai fait le trajet un mardi après-midi, j’ai mis exactement 11 minutes montre en main depuis le quai de Sirkeci. Pour un tarif dérisoire d’environ 40 TL (soit 0,80 EUR), vous quittez l’agitation touristique pour une atmosphère de quartier restée intacte. Un petit conseil d’expert : la station s’appelle officiellement Koca Mustafa Paşa sur les plans récents, mais pour nous, les locaux, elle reste la station “Samatya”. Ne soyez pas surpris par ce changement de nom, c’est bien là qu’il faut descendre.

En sortant de la station, je vous recommande vivement de choisir la sortie menant vers la mer (Sahil). C’est un choc visuel immédiat : vous vous retrouvez face aux Remparts de Théodose, ces géants de pierre qui protégeaient Constantinople. Si vous trouvez le passage souterrain un peu sombre ou mal entretenu, ne faites pas demi-tour ; c’est le “prix” à payer pour accéder à un Istanbul qui ne se donne pas en spectacle pour les cartes postales. Une fois de l’autre côté, l’air marin et les cris des mouettes vous confirment que vous êtes arrivé. Pour bien préparer vos déplacements, n’hésitez pas à consulter mon Guide des transports à Istanbul.
Itinéraire pratique vers Samatya
- Rechargez votre Istanbulkart avec au moins 50 TL (1 EUR) par personne pour couvrir l’aller-retour en toute sérénité.
- Accédez aux quais du Marmaray à la station Sirkeci, en suivant le balisage bleu profond.
- Montez dans la rame en direction de “Halkalı” (le train passe généralement toutes les 8 à 10 minutes).
- Descendez à la station Koca Mustafa Paşa (troisième arrêt depuis Sirkeci après Yenikapı).
- Empruntez la sortie côté mer pour admirer les remparts byzantins avant de remonter vers la place centrale du quartier.
La place de Samatya : le cœur battant du quartier
Samatya n’est pas un décor de musée pour touristes, c’est l’un des derniers bastions de l’Istanbul des quartiers (le fameux Mahalle), où l’on se salue encore par son prénom à l’ombre des platanes. En arrivant sur la place centrale, le Samatya Meydanı, on ressent immédiatement cette atmosphère de village qui a presque disparu ailleurs. Ici, le temps s’étire différemment : loin du chaos commercial de Sultanahmet, les locaux occupent les terrasses non pas pour “consommer”, mais pour vivre.
Une immersion nostalgique chez Ali Haydar
Si la place vous semble familière, c’est sans doute parce qu’elle a servi de décor à İkinci Bahar, une série culte qui a ému toute la Turquie à la fin des années 90. Le restaurant Ali Haydar İkinci Bahar en est l’épicentre. J’y suis retourné un mardi après-midi, vers 14h, pour éviter le rush du soir. En m’installant, j’ai retrouvé cette odeur inimitable de viande grillée au charbon de bois qui imprègne les murs de briques.
Le rapport qualité-prix y est imbattable par rapport aux quartiers plus “branchés” : comptez environ 750 TL (soit 15 EUR) pour un déjeuner complet avec meze, grillades et thé. C’est presque dérisoire quand on compare aux tarifs pratiqués sur les rives du Bosphore.
Le conseil de Sarp : Le service peut parfois être un peu lent, car ici, on prend son temps. Si vous êtes pressé, vous n’êtes pas au bon endroit. Mon astuce ? Arrivez juste avant le service du soir (vers 17h30) pour décrocher une table en terrasse sans réservation et voir la place s’animer progressivement. C’est un contraste saisissant avec l’élégance plus aristocratique des villas en bois du Bosphore à Arnavutköy, mais c’est là que réside la véritable dualité d’Istanbul.

5 rituels pour s’imprégner de l’ambiance du Meydan
Pour saisir l’âme de cet Istanbul authentique, ne vous contentez pas de traverser la place. Observez ces détails qui font le quotidien du quartier :
- Saluer la fontaine centrale : C’est le point de ralliement historique où les anciens se retrouvent pour discuter de la pluie et du beau temps.
- Observer le ballet des poissonniers : Juste à côté de la place, les étals brillent de poissons frais de la Marmara. Je me rappelle avoir payé 180 TL pour un kilo de sardines fraîches un jeudi matin pluvieux chez le poissonnier d’angle, juste avant qu’il ne les nettoie avec une dextérité de chirurgien.
- Prendre un thé au café des vieux : Installez-vous dans l’un des petits établissements sans prétention pour écouter le claquement des jetons de backgammon.
- Admirer les affiches de cinéma : Le quartier est fier de son passé cinématographique ; cherchez les photos d’acteurs cultes accrochées aux murs des commerces.
- Goûter aux meze de saison : Même sans un repas complet, commandez une petite assiette de Haydari ou de légumes marinés.
Un pèlerinage entre églises arméniennes et monastères byzantins
Samatya n’est pas un musée à ciel ouvert figé dans le temps, c’est un quartier où le sacré se cache derrière des murs de pierre austères qui ont vu défiler plus de mille ans d’histoire. Pour comprendre l’âme de ce lieu, il faut s’éloigner de l’agitation de la place du marché et s’enfoncer dans les ruelles où l’héritage byzantin et la culture arménienne s’entremêlent.
Surp Kevork, le cœur battant du quartier
L’église Surp Kevork, aussi appelée Sulu Manastır (le monastère d’eau), est l’endroit qui me fascine le plus ici. Anciennement le monastère byzantin de Sainte-Marie-Peribleptos, elle est devenue le premier siège du Patriarcat Arménien après la conquête d’Istanbul. Ce qui frappe dès l’entrée, c’est le contraste entre le chaos urbain de la rue et le silence presque assourdissant qui règne derrière ses hauts murs.
Je me souviens d’un mardi matin, vers 10h15. J’étais le seul visiteur. L’odeur de l’encens flottait encore dans l’air frais et la lumière rasante soulignait les détails des icônes dorées. C’est dans ces moments-là qu’on ressent l’épaisseur du temps. Si vous trouvez les portes closes, ce qui arrive souvent, un simple “Merhaba” poli au gardien (le bekçi) suffit souvent à ce qu’il vous laisse jeter un œil. Une petite donation de 50 TL (soit environ 1 EUR) pour les cierges est toujours un geste respectueux.

Une erreur que j’ai commise lors de ma première visite : arriver un lundi à 15h, pensant voir l’atelier de reliure voisin ouvert ; les artisans du quartier ont souvent des horaires imprévisibles calés sur les prières ou les livraisons. Visez impérativement le créneau entre 9h30 et 11h00 pour vos visites culturelles.
Sarp’s Insider Tip: Attention, la plupart des églises du quartier ferment leurs portes l’après-midi en semaine. Prévoyez votre exploration en matinée.
De l’église à la mosquée : Koca Mustafa Paşa Camii
Si vous cherchez l’âme byzantine encore vibrante sous les tapis ottomans, c’est ici qu’il faut s’arrêter, loin du tumulte de Sultanahmet. La mosquée Koca Mustafa Paşa, ancienne église de Saint-André-en-Krise, est l’un de mes refuges préférés pour échapper à la frénésie urbaine. En entrant dans l’enceinte, on quitte instantanément Istanbul pour un village suspendu.
Un héritage byzantin aux murs chargés d’histoire
Anciennement monastère au VIe siècle, ce lieu a survécu aux siècles en changeant de robe mais pas d’aura. Ce qui me frappe à chaque visite, c’est la structure polylobée de l’édifice qui trahit ses racines chrétiennes. À l’intérieur, le silence est si dense qu’on entendrait presque le battement d’ailes des pigeons dans la cour. C’est une étape cruciale pour comprendre l’Istanbul authentique : ici, les époques ne s’effacent pas, elles s’empilent. L’éclairage est parfois un peu sombre pour apprécier tous les détails architecturaux ; privilégiez une visite entre 11h00 et 13h00, quand la lumière naturelle traverse mieux les fenêtres hautes.
Cette sérénité rappelle l’humilité des quartiers populaires. Si ce calme vous donne faim, l’expérience est aux antipodes de l’effervescence que l’on trouve lorsqu’on va savourer la cuisine de rue à Eminönü et Sirkeci, mais les deux facettes sont indispensables pour saisir l’ADN de la ville.
Le cyprès légendaire et ses mystères
Dans la cour ombragée, vous trouverez le célèbre cyprès enchaîné (Zincirli Selvi). La légende locale raconte que si une chaîne suspendue à l’arbre touchait la tête d’un menteur, la vérité éclatait. Bien que l’arbre d’origine soit aujourd’hui protégé par une structure, l’énergie du lieu reste intacte. J’ai vu des locaux y murmurer des prières, un geste qui rappelle que les croyances populaires survivent souvent aux dogmes. Pour rejoindre ce havre depuis la place de Samatya, comptez 15 minutes de marche en montée légère.
L’art du Rakı-Balık sur les terrasses de Samatya
Oubliez le tumulte assourdissant de Nevizade : Samatya est le véritable sanctuaire de l’Istanbul épicurien, là où le temps s’arrête autour d’une nappe blanche. Ici, on ne vient pas simplement pour manger, on vient pour honorer le rituel du Rakı-Balık, une institution que les locaux protègent farouchement.
La première fois que j’ai emmené des amis ici, ils ont été frappés par le calme relatif de la place principale. À Samatya, on s’entend parler. Le service est plus attentif car de nombreux établissements sont tenus par les mêmes familles depuis des décennies. Pour vivre l’expérience comme un vrai Stambouliote, ne demandez pas la carte tout de suite. Attendez que le serveur apporte le grand plateau de Meze frais à votre table.

Mon conseil de puriste : commencez toujours par une Lakerda (bonite en saumure) fondante et une Fava (purée de fèves) généreusement arrosée d’huile d’olive. C’est le test ultime pour juger une Meyhane. Cette ambiance de pêcheurs rappelle celle des derniers villages de pêcheurs du Bosphore vers Rumeli Feneri, mais avec la proximité du centre historique en plus.
Une question de rythme et de budget
Le piège classique est de se précipiter sur les plats chauds. À Samatya, on traîne. On grignote les entrées froides pendant une heure en sirotant son Rakı allongé d’eau fraîche, avant de commander le poisson grillé du jour. Côté portefeuille, l’expérience est imbattable : comptez environ 1500 TL (soit 30 EUR) pour un dîner généreux incluant plusieurs Meze, un poisson de saison et du Rakı. C’est presque moitié moins cher que dans les quartiers touristiques.
Sarp’s Insider Tip: Pour une vue imprenable sans les prix excessifs, montez au premier étage de n’importe quel restaurant de poisson sur la place principale juste avant le coucher du soleil.
Alors que l’ombre des remparts théodosiens s’allonge sur les pavés de la place, je vous suggère de résister à l’appel du retour immédiat vers votre hôtel. Samatya se déguste vraiment à l’heure où la lumière devient rasante, transformant les façades fatiguées en tableaux d’ocre et de rose.
Mon rituel immuable consiste à m’installer à une table d’angle chez Günay, sur la place centrale, juste avant le grand tumulte du soir. Je commande souvent un simple « tek » (une dose) de Rakı — comptez environ 225 TL, soit 4,50 EUR — accompagné d’un morceau de fromage blanc et de melon. C’est là, en observant le ballet des serveurs qui disposent les plateaux de Meze frais, que l’on saisit l’âme du quartier : un mélange de convivialité brute et de nostalgie byzantine.
Si le bruit des terrasses vous semble trop intense, échappez-vous vers le rivage, de l’autre côté de la voie ferrée. Descendez jusqu’aux rochers où les pêcheurs locaux rangent leurs lignes. Face à vous, la mer de Marmara s’embrase. Voir les silhouettes des cargos à l’arrêt, suspendus entre le ciel et l’eau dans une clarté presque irréelle, est un spectacle qui ne coûte rien mais qui définit tout. Ne pressez pas vos pas vers la station de Marmaray. Laissez cette lumière et l’odeur de l’iode imprégner vos souvenirs ; Samatya ne se visite pas, elle se laisse infuser.