Oubliez un instant le brouhaha de Sultanahmet. Je me trouvais l’autre matin, vers 8h30, juste en face de l’église Sainte-Marie-des-Blachernes, là où les murs de Byzance semblent presque s’enfoncer dans les eaux de la Corne d’Or. J’ai payé mon petit-déjeuner sur le pouce — un simit bien craquant et un verre de çay — pour à peine 45 TL (soit 0,90 €) dans une petite échoppe sans nom. Autour de moi, pas un seul selfie stick, juste le cri des mouettes et le murmure lointain de la prière qui commence à s’élever vers Eyüp.
Je vous emmène là où la ville respire encore au rythme des marées, sur cette frontière invisible entre l’héritage romain et la ferveur ottomane. Ayvansaray n’est pas “propre en ordre” comme une vitrine pour croisiéristes. C’est un quartier brut, parfois un peu délabré, où les jardins potagers — ces fameux bostan — s’épanouissent encore au pied des remparts millénaires de Théodose. Si vous cherchez des trottoirs impeccables et des boutiques de luxe, vous allez être déçus. Mais si vous voulez sentir le pouls réel de ma ville, là où les enfants jouent encore dans les ruines et où le linge sèche entre deux tours byzantines, vous êtes au bon endroit.
Pour rejoindre ce point de départ sans vous épuiser dans les embouteillages légendaires de Balat, évitez absolument le taxi. Sautez plutôt dans le tramway T5 qui longe la rive et descendez à l’arrêt Ayvansaray. Pour 20 TL (0,40 €) avec votre Istanbulkart, vous vous épargnez trente minutes de frustration et vous débarquez directement face à la majesté des murs, prêt à entamer une marche que peu de voyageurs prennent le temps de faire. C’est ici que commence notre immersion, entre les briques rouges de l’histoire et la verdure paisible des berges.
Le départ à Ayvansaray : entre filets de pêche et briques byzantines
Descendre du ferry à l’embarcadère d’Ayvansaray, c’est comme couper le son d’une radio hurlante pour enfin écouter le clapotis de la Corne d’Or. Si vous arrivez d’Eminönü par la ligne Haliç Hattı, le contraste est brutal : ici, pas de rabatteurs ni de foules compactes, juste l’odeur iodée du Haliç et le cri des mouettes qui survolent les anciens remparts de Théodose.
Je me souviens de mes premières venues ici avec mon grand-père, il y a plus de vingt-cinq ans. On attendait que les barques en bois accostent pour acheter le poisson directement aux pêcheurs, qui nous le tendaient dans du papier journal pour quelques lires. Aujourd’hui, les filets sèchent encore au soleil, mais le quartier change à vue d’œil. La gentrification transforme les vieilles maisons de bois colorées en cafés branchés. C’est le moment ou jamais d’observer cette architecture ottomane authentique avant qu’elle ne perde totalement son âme.
Naviguer et payer sans stress
Pour rejoindre ce point de départ, évitez absolument le taxi qui restera coincé dans les bouchons de Balat. Le ferry est votre meilleur allié. Le trajet coûte moins de 25 TL (soit environ 0,50 EUR selon les taux actuels de 1 EUR = 50 TL). Assurez-vous d’avoir une Istanbulkart chargée, car les terminaux de recharge se font rares dans ce coin précis du Bosphore. Pour éviter les mauvaises surprises, pensez à bien préparer son budget et ses moyens de paiement pour Istanbul en 2026 avant de vous lancer dans cette marche.
En quittant le quai, ne filez pas tout de suite vers les remparts. Prenez cinq minutes pour lever les yeux vers les briques byzantines qui s’imbriquent dans les structures plus récentes : c’est ici que l’histoire d’Istanbul se lit à ciel ouvert.
Le Palais des Blachernes et l’église Sainte-Marie : l’eau sacrée
C’est ici, à l’ombre des imposants Remparts de Constantinople, que l’on ressent vraiment le poids des siècles, bien plus qu’entre les files d’attente de Sultanahmet. Si vous cherchez le faste des mosaïques dorées, passez votre chemin ; ici, on vient pour l’atmosphère mystique et le silence d’un lieu qui fut le centre du pouvoir byzantin tardif.
L’Ayazma : la source miraculeuse de Panayia Blachernae
L’église de la Vierge des Blachernes est un sanctuaire à part. Ne vous laissez pas tromper par son aspect extérieur modeste : l’entrée est très discrète. Cherchez le portail en fer noir situé en contrebas de la rue. La dernière fois que j’y suis allé un mardi matin, j’ai dû patienter environ 15 minutes car un petit car de pèlerins grecs remplissait méthodiquement des dizaines de flacons à l’Ayazma (la source sacrée).
Descendez les quelques marches pour atteindre la source. L’eau y est fraîche et, selon la tradition, miraculeuse. C’est ici qu’a été chanté pour la première fois l’hymne Acathiste en 626. C’est un moment de vie locale intense : on y croise aussi bien des touristes curieux que des locaux venant chercher un peu de sérénité. Si vous n’avez pas de récipient, des petites bouteilles vides sont souvent disponibles sur place pour une petite donation (prévoyez environ 100 TL, soit 2 EUR).
Les vestiges du palais et la prison d’Anemas
Juste au-dessus de l’église, la structure massive qui s’encastre dans les murailles n’est autre que le Palais des Blachernes et les célèbres prisons d’Anemas. C’est une architecture brutale, impressionnante, qui servait de prison d’État. On imagine sans peine les empereurs déchus enfermés derrière ces murs de pierre épais de plusieurs mètres.
Si vous souhaitez approfondir votre exploration des fortifications byzantines, je vous suggère de coupler cette marche avec une visite de la zone de Edirnekapı et des Murailles, située un peu plus haut sur la colline.
Ce qu’il faut observer absolument dans ce périmètre :
- Le portail en fer noir : l’unique point d’entrée de l’église, souvent confondu avec une simple porte de jardin.
- Les flacons de l’Ayazma : observez les pèlerins remplir leur eau, un rituel inchangé depuis des siècles.
- Les icônes votives : regardez les petits objets en métal suspendus près des icônes, ce sont des vœux de guérison.
- La structure des remparts : repérez les différentes couches de briques et de pierres, témoins des reconstructions successives.
- Le calme du jardin : profitez d’un thé rapide dans une échoppe voisine (comptez 50 TL / 1 EUR) pour observer le contraste entre la modernité d’Istanbul et ces ruines millénaires.
Flânerie le long des jardins de la Corne d’Or
C’est ici, entre les remparts millénaires et les eaux calmes de la Corne d’Or, que l’on trouve l’une des rares véritables zones de respiration d’Istanbul. Oubliez le tumulte de Sultanahmet ; ce chemin piétonnier qui relie Ayvansaray à Eyüp est le jardin secret des locaux, un espace où la ville semble enfin ralentir pour reprendre son souffle.
L’âme du quartier au bord de l’eau
Le long de cette balade à pied, le spectacle n’est pas seulement historique, il est humain. Si vous passez par ici un dimanche vers 11h, vous verrez des familles entières s’approprier les espaces verts avec une efficacité redoutable. Tables pliantes, nappes à carreaux et thermos de thé géants : la vie locale s’installe avant même que le soleil ne soit au zénith. J’ai vu une fois une grand-mère déballer un service en porcelaine complet sur un banc public, juste pour le plaisir de boire son café face au Haliç. C’est cet esprit que j’aime ici : on ne fait pas que passer, on habite l’espace.
Le seul bémol ? Le vent peut être traître en bordure d’eau, même sous un grand soleil. Mon conseil de stambouliote : gardez toujours un léger foulard dans votre sac, car les courants d’air de la Corne d’Or ne pardonnent pas.
La pause tactique au Sosyal Tesisleri
Pour une immersion totale sans se ruiner, dirigez-vous vers le stand municipal (Sosyal Tesisleri). C’est le point de ralliement stratégique pour observer le va-et-vient des ferrys.
- Le thé (Çay) à 15 TL (0,30 EUR) : C’est tout simplement imbattable. Pour le prix d’un ticket de métro, vous avez la meilleure vue sur les minarets d’Eyüp.
- Les pêcheurs du dimanche : Observez leurs lignes lancées depuis les berges ; ils sont là par tous les temps, souvent plus pour la discussion que pour le poisson.
- Le passage des oiseaux : La zone est un couloir migratoire ; levez les yeux entre deux gorgées de thé.
- Le rythme des ferrys : Les bateaux zigzaguent entre les deux rives, créant un balai hypnotique sur l’eau argentée.
- L’absence de voitures : Profitez-en, c’est l’un des rares endroits où le klaxon n’est plus qu’un bruit de fond lointain.
Ne cherchez pas de café “Instagrammable” hors de prix ici. Contentez-vous de ce thé brûlant, asseyez-vous sur un muret, et regardez Istanbul vivre pour de vrai. C’est dans ces moments-là, loin du folklore pour touristes, que l’on ressent la véritable énergie de ma ville.
L’arrivée mystique à Eyüp Sultan
Eyüp n’est pas un quartier comme les autres ; c’est le pouls sacré d’Istanbul où le temps semble s’être figé entre les volutes d’encens et les rituels séculaires. Dès que l’on quitte les jardins de la Corne d’Or pour s’enfoncer dans les ruelles du marché, l’atmosphère change radicalement. L’air s’épaissit de l’odeur sucrée des dattes de Médine et du parfum entêtant des huiles essentielles. C’est ici que je viens quand j’ai besoin de me rappeler que derrière la métropole de 16 millions d’habitants bat encore un cœur villageois et profondément pieux.
Un marché aux mille saveurs et traditions
En traversant le marché qui mène à la place principale, ne cherchez pas les souvenirs standardisés du Grand Bazar. Ici, on achète des Eyüp oyuncakları, ces jouets traditionnels en bois peint, ou des chapelets en perles fines. L’autre jour, j’ai craqué pour un sifflet en bois en forme d’oiseau pour 100 TL (soit 2 EUR) ; un petit morceau d’artisanat local qui survit péniblement face au plastique chinois. La foule est dense, surtout près des étals de loukoums et de fruits secs, mais c’est une agitation paisible, presque respectueuse.
La place de la Mosquée : entre ferveur et célébration
Une fois arrivé sur la place de la Mosquée d’Eyüp Sultan, le spectacle est fascinant. C’est le lieu de passage obligé pour les familles célébrant la circoncision de leurs garçons. Vous verrez souvent ces enfants déguisés en petits princes, avec cape, sceptre et chapeau brodé, entourés d’une famille fière et émue. C’est bruyant, vivant, et magnifique à observer.
Cependant, la ferveur peut parfois rendre l’accès à la cour intérieure difficile. Si la file pour voir le mausolée d’Abou Ayoub al-Ansari est trop longue (comptez parfois 45 minutes d’attente), ne forcez pas le passage. Préférez observer les fidèles se purifier aux fontaines ou écouter l’appel à la prière qui résonne avec une force particulière entre ces murs de pierre blanche. Pour vous remettre de vos émotions et si la faim vous gagne, l’idéal est de s’éloigner un peu du flux touristique pour manger un kebab d’exception dans les adresses historiques entre Fatih et Aksaray.
Codes de conduite et respect des lieux
Le respect est le maître-mot ici. La Mosquée est un lieu de culte actif et très fréquenté. Pour les femmes, couvrir vos cheveux est obligatoire pour entrer. Si vous avez oublié votre foulard dans votre sac à l’hôtel, pas de panique : des gardiens en distribuent gratuitement (et proprement emballés) à l’entrée des visiteurs. Les hommes doivent également porter des pantalons couvrant les genoux. Si le site est bondé au point d’en devenir étouffant, faites un pas de côté vers les cafés adjacents pour un thé à 25 TL (0,50 EUR) en attendant que la vague passe.
Sarp’s Insider Tip: Évitez le week-end si vous détestez la foule, car Eyüp est le lieu de pèlerinage favori des locaux. Le mardi matin est le moment idéal pour le calme absolu.
FAQ sur la visite d’Eyüp Sultan
Quel est le meilleur moment pour visiter la mosquée sans la foule ?
Pour une expérience sereine, privilégiez le mardi ou le mercredi matin, juste après la première prière du matin ou vers 10h00. Évitez absolument le vendredi (jour de grande prière) et le dimanche, car les familles stambouliotes y viennent en masse, rendant la circulation dans le marché et la mosquée parfois pénible.
Comment s’habiller pour respecter les traditions locales à Eyüp ?
Le quartier est conservateur. Les femmes doivent se couvrir les cheveux avec un foulard et porter des vêtements amples couvrant les épaules et les jambes. Les hommes doivent éviter les débardeurs et les shorts courts. Des voiles sont disponibles gratuitement à l’entrée de la mosquée si besoin. Porter des chaussures faciles à retirer est aussi un plus.
Que peut-on acheter de typique sur le marché d’Eyüp ?
Le marché est célèbre pour ses jouets traditionnels en bois d’Eyüp, peints à la main avec des motifs floraux. C’est aussi l’endroit idéal pour acheter des dattes de qualité, de l’eau de rose pure ou des huiles parfumées. Les prix y sont souvent plus honnêtes que dans les zones purement touristiques comme Sultanahmet.
Logistique : Réussir sa marche d’Ayvansaray à Eyüp
Oubliez le taxi ou le bus saturé pour rejoindre le point de départ ; le ferry est la seule option qui vous mettra immédiatement dans l’ambiance de la Corne d’Or. Lors de ma dernière traversée en novembre dernier, j’ai payé exactement 30 TL (soit 0,60 EUR) avec mon Istanbulkart. C’est un luxe dérisoire pour voir les dômes de la péninsule historique s’éloigner pendant que vous remontez l’estuaire.
Pour cet itinéraire, prévoyez une durée de 2 à 3 heures. Si vous êtes comme moi et que vous vous arrêtez tous les dix mètres pour cadrer une brique byzantine ou discuter avec un jardinier dans les bostans (jardins potagers), comptez plutôt une demi-journée. Le seul point noir reste parfois le manque de signalisation claire au pied des remparts. Ma solution est simple : gardez toujours la structure massive des murs sur votre gauche et ne vous laissez pas intimider par les petites impasses ; elles débouchent presque toujours sur un panorama incroyable.
Pour le retour, ne cherchez pas midi à quatorze heures : le Tramway T5 est votre meilleur allié. Il longe la rive de la Corne d’Or et vous ramène vers le centre (Cibali ou Eminönü) en un temps record, vous évitant ainsi de refaire tout le chemin inverse à pied.
Organiser son itinéraire étape par étape
- Rechargez votre Istanbulkart avec au moins 100 TL dans n’importe quel kiosque ou borne de métro pour couvrir l’aller-retour et les imprévus du transport à Istanbul.
- Embarquez sur la ligne de ferry “Haliç Hattı” depuis les embarcadères de Karaköy ou d’Eminönü.
- Débarquez à la station Ayvansaray et marchez cinq minutes vers le sud pour atteindre le pied des remparts de Théodose.
- Suivez le sentier qui serpente entre les murs historiques et les jardins familiaux jusqu’à atteindre les hauteurs d’Eyüp.
- Prenez le Tramway T5 à la station Eyüp Teleferik (juste en face de l’embarcadère) pour un retour fluide vers Eminönü.
Sarp’s Insider Tip: Goûtez au ‘Eyüp Ensari Simit’ près de la mosquée, ils sont souvent plus croustillants qu’ailleurs car cuits au feu de bois traditionnel.
Conclusion
Une fois arrivé sur la place d’Eyüp, la tentation est grande de foncer vers le téléphérique pour grimper à la colline Pierre Loti. Mon conseil : oubliez la file d’attente de quarante minutes pour une vue que vous avez déjà aperçue en marchant le long des remparts. Le vrai pouls d’Istanbul, celui qui bat loin des circuits formatés, se trouve juste ici, au ras du sol.
Dirigez-vous vers le petit café sans prétention situé sous le grand platane, juste à l’angle de la sortie de la mosquée. C’est là que je me pose à chaque fois que cette ville finit par m’étourdir. La dernière fois, j’y ai observé un vieil homme nourrir les pigeons avec une précision d’horloger pendant que je sirotais mon troisième çay. Le verre est à 25 TL (soit 0,50 EUR), un prix honnête qui rappelle qu’on est encore dans un quartier qui appartient d’abord à ses habitants.
Le seul bémol, c’est l’agitation parfois un peu oppressante les vendredis après-midi, jour de grande prière. Si vous tombez sur ce créneau, ne fuyez pas : cherchez simplement un tabouret un peu en retrait, près des échoppes de chapelets. Prenez ce temps pour ne rien faire d’autre que regarder le passage des pèlerins et des familles en habits de fête. C’est dans ce silence intérieur, au milieu du brouhaha des fontaines et des appels à la prière, que l’on comprend enfin pourquoi Ayvansaray et Eyüp sont l’âme de cette ville. On ne visite pas ces quartiers, on s’y imprègne.


