L’odeur âcre du gasoil des vieux bus IETT me pique la gorge dès que je pose le pied sur le goudron défoncé de Yedikule. Franchement, c’est moche. Du béton gris, des tas de gravats, et ce bruit de circulation qui vous vrille le crâne. On est loin des cartes postales lissées pour touristes avec leurs tapis trop chers et leur thé à la pomme chimique. Dieu que je déteste cet Istanbul de pacotille.
Ici, le vent rabat la poussière sur mon visage. Devant moi se dresse ce mur colossal, une brute de pierre qui refuse de s’écrouler depuis seize siècles. C’est Byzance, mais sans les dorures. Juste du sang, du mortier et de la survie. J’ai serré mes lacets. Mes chaussures de ville vont probablement finir à la poubelle ce soir, maculées de boue et de suie. Tant mieux. On ne comprend rien à cette ville si on ne finit pas la journée avec les jambes lourdes et les poumons encrassés. Pourquoi les gens s’agglutinent-ils tous dans les mêmes trois rues du centre ? Mystère. Moi, je préfère cette solitude face à l’Empire. C’est dur, c’est sale, et c’est précisément pour ça que c’est vrai.
Comment se rendre à la forteresse de Yedikule
Ne comptez surtout pas sur les taxis stambouliotes pour vous emmener à Yedikule, ils détestent ce quartier et vous laisseront en plan sur le bord du trottoir dès qu’ils entendront le nom de la destination. C’est la dure réalité. Pour eux, s’aventurer dans les profondeurs de Fatih, c’est s’assurer de rester bloqué 1 heure dans un embouteillage monstrueux entre deux bus de banlieue et des charrettes de ferrailleurs. J’ai déjà failli en venir aux mains avec un chauffeur qui voulait me faire descendre 3 kilomètres avant, sous prétexte que “ça ne circulait plus”. Ridicule.
Le trajet : une épreuve pour les nerfs
Pour atteindre ces murailles, il faut accepter que le chemin ne sera pas une promenade de santé. Le quartier qui entoure les Sept Tours est brut, un peu sale, et sent l’huile de moteur et le diesel brûlé. On est loin des vitrines clinquantes de Sultanahmet. Ici, on est dans le vrai Istanbul, celui qui transpire et qui gueule.
Ma recommandation ? Prenez le Marmaray, ce train de banlieue ultra-rapide qui passe sous le Bosphore.
- Descendez à la gare de Kazlıçeşme.
- De là, vous avez environ 15 minutes de marche.
- Ne cherchez pas d’indications touristiques, il n’y en a pas.
- Suivez simplement la silhouette massive des remparts qui déchirent le ciel gris.
C’est le moment où vous devez maîtriser les transports publics à Istanbul pour ne pas errer comme une âme en peine entre les ateliers de cuir et les casses automobiles. Une fois sorti de la gare, l’ambiance change. Le vent souffle fort ici, venant de la mer de Marmara toute proche, apportant une odeur de sel mêlée à celle de la poussière des vieux chantiers. Est-ce que c’est agréable ? Pas vraiment. Est-ce que c’est nécessaire pour comprendre l’échelle de cette ville ? Absolument.
La Porte dorée au bout de l’effort
En approchant de Yedikule, le silence s’installe d’un coup, brisé seulement par le cri des corbeaux qui nichent dans les anfractuosités du calcaire. On se sent minuscule. La Porte dorée, autrefois l’entrée triomphale des empereurs byzantins, est là, coincée dans la structure massive de la forteresse ottomane. C’est un choc visuel. Le contraste entre la splendeur passée et l’état de délabrement actuel me serre toujours le cœur. Les murs s’effritent, la végétation reprend ses droits dans les fissures, et pourtant, la puissance qui émane de ces blocs de pierre est intacte.
Pourquoi s’infliger ce trajet ? Parce que Yedikule est l’un des rares endroits où l’histoire ne vous est pas servie sur un plateau d’argent avec un audioguide en plastique. Vous devez la mériter. Vous allez marcher dans la boue s’il a plu, vous allez vous demander si vous ne vous êtes pas trompé de route trois fois, et vous allez probablement croiser un groupe de gamins qui jouent au foot contre une muraille vieille de 1 600 ans. C’est ça, le luxe pour moi : voir la vie continuer au milieu des ruines, sans filtre et sans mise en scène pour touristes en mal de sensations.
Éviter le piège de la facilité
Certains vous diront de prendre un bus depuis Eminönü. Laissez tomber. Vous passerez 40 minutes à respirer des pots d’échappement dans un véhicule bondé où la climatisation est un concept abstrait. Le Marmaray reste votre seule option décente, même si la marche finale demande un peu de courage.
Je me souviens d’un ami français qui voulait absolument y aller en voiture de location. Je l’avais prévenu. Il a passé son après-midi à chercher une place de parking entre une benne à ordure et un chien errant, pour finalement repartir sans même avoir franchi le seuil de la forteresse. Ne faites pas comme lui. Soyez pragmatique. Portez des baskets qui ne craignent rien, oubliez votre dignité de touriste élégant et plongez dans le chaos de la périphérie. C’est à ce prix-là que Yedikule se révèle. On se demande parfois si la ville ne fait pas exprès de rendre l’accès difficile pour protéger ses derniers secrets, non ?

Le parcours détaillé de Yedikule à la Corne d’Or
Marcher le long de ces 6 kilomètres de pierre est un calvaire physique que je ne conseille qu’aux masochistes de l’histoire ou aux fous dans mon genre. Si vous cherchez une promenade de santé avec des bancs publics et des petits panneaux explicatifs, restez à Sultanahmet. Ici, c’est le chaos. C’est brut. C’est Istanbul dans ce qu’elle a de plus ingrat et de plus grandiose.
Je commence toujours à Yedikule. Pourquoi ? Parce que l’ombre des sept tours pèse sur le quartier comme un vieux regret. On sent le poids des siècles, mais aussi celui de l’oubli. Dès les premiers mètres, le ton est donné : pas de balisage. Aucun. Vous voulez suivre les remparts ? Démerdez-vous. J’ai dû escalader un talus de terre battue et éviter des tessons de bouteilles de bière bon marché pour trouver le premier sentier praticable.
La Porte de Belgrade : Entre légende et gaz d’échappement
J’arrive à la Porte de Belgrade (Belgrad Kapısı) les poumons déjà un peu encrassés. C’est ici que l’histoire vous saute à la gorge. Les souvenirs sanglants des assauts ottomans hantent encore les pierres, mais aujourd’hui, le vrai danger, c’est la circulation. Les voitures s’engouffrent sous les arches étroites dans un fracas de klaxons et une odeur de diesel rance qui me donne la migraine.
Est-ce que c’est agréable ? Absolument pas. Mais c’est ça, la réalité des murailles de Théodose. Ce n’est pas un musée à ciel ouvert, c’est une colonne vertébrale brisée que la ville moderne essaie de digérer sans y parvenir. Je me souviens d’un vieux monsieur qui vendait de l’eau tiède juste à côté de l’entrée. Il m’a regardé comme si j’étais un extraterrestre. Pourquoi un type bien habillé marcherait ici en plein soleil ? Il a raison. C’est absurde.
Le Conseil d’Initié de Sarp : Portez des chaussures avec une vraie semelle. Les pierres byzantines sont devenues des savonnettes avec les siècles et l’usure.
De Silivrikapı à Mevlanakapı : L’épreuve de force
Le tronçon vers Silivrikapı est une succession de montées et de descentes qui vous achèvent les mollets. On monte sur le chemin de ronde, on redescend parce qu’un pan de mur s’est effondré il y a 50 ans et que personne n’a jugé bon de réparer. C’est une randonnée urbaine sauvage. À ma gauche, les cimetières s’étendent à perte de vue. À ma droite, le trafic incessant du boulevard périphérique.
Le contraste est violent. D’un côté le silence des morts sous les cyprès, de l’autre le vacarme de 15 millions d’habitants pressés.
| Point de passage | État du terrain | Niveau de bruit | Intérêt historique |
|---|---|---|---|
| Yedikule | Correct (payant) | Calme | 10/10 |
| Belgrad Kapısı | Pavés glissants | Infernal (trafic) | 8/10 |
| Silivrikapı | Sentiers de terre | Modéré | 7/10 |
| Mevlanakapı | Ruines instables | Calme | 9/10 |
À Mevlanakapı, je m’arrête un instant. Je suis en nage. Mon t-shirt colle à mon dos et j’ai de la poussière plein les narines. C’est ici que l’on réalise l’ampleur du génie de Théodose II. Ces trois lignes de défense successives sont monstrueuses. Même en ruines, elles imposent le respect. J’ai vu un gamin de 10 ans grimper sur une tour comme une chèvre, sans aucune sécurité. J’ai eu le vertige pour lui. Mais c’est ça Istanbul : la survie au quotidien, même sur des monuments millénaires.
L’absence de repères : Le prix de la liberté
Pourquoi n’y a-t-il aucun itinéraire fléché ? Je me pose la question à chaque fois que je manque de me tordre la cheville dans un trou caché par les hautes herbes. Je pense que la mairie s’en fout. Ou peut-être qu’ils préfèrent que les gens restent sur les bateaux du Bosphore. Tant mieux. Au moins, je suis seul.
Il n’y a pas de groupe de touristes avec des parapluies colorés ici. Juste moi, quelques chiens errants qui roupillent à l’ombre des bastions, et le vent qui s’engouffre dans les brèches. La marche est longue, 6 bornes de béton, de terre et d’histoire brute. Arrivé à mi-chemin, j’ai les jambes en coton.
Est-ce que ça en vaut la peine ? Si vous voulez sentir le pouls d’une ville qui refuse de mourir malgré la pollution et le mépris de son propre patrimoine, alors oui. Sinon, allez boire un café à Nişantaşı, vous aurez moins mal aux pieds. Mais vous ne verrez jamais Istanbul pour ce qu’elle est vraiment : une forteresse fatiguée qui tient encore debout par miracle.
On finit par perdre la notion du temps. On ne sait plus si on est en 1453 ou en 2024. Seule la douleur dans les genoux me rappelle que je suis bien réel. Et cette soif. Une soif que même un litre d’Ayran bien frais aura du mal à étancher.

Les risques et la réalité physique du terrain
Ne vous méprenez pas : monter sur ces murailles est un acte de folie pure pour quiconque tient à ses chevilles ou à sa vie. Ce n’est pas une promenade de santé pour touristes en quête de selfies. C’est un combat physique contre 1600 ans d’érosion et l’indifférence totale de la mairie. Si vous cherchez des barrières de sécurité, des panneaux d’avertissement ou un sol nivelé, restez à Sultanahmet. Ici, le danger est l’unique guide.
Des escaliers pour les suicidaires
Les escaliers byzantins ? Une blague. Ce sont des blocs de pierre disjoints, mangés par le lichen et les détritus, qui s’élèvent sans aucune rampe. Rien. Le vide absolu d’un côté, une paroi rugueuse de l’autre. J’ai vu des gens s’arrêter à mi-chemin, paralysés par le vertige, incapables de descendre ou de monter.
Moi-même, l’autre jour, j’ai failli y laisser une rotule. La pierre s’effrite sous le pied. C’est instable. C’est traître. Et ne comptez pas sur quelqu’un pour vous rattraper. Vous êtes seul avec les fantômes de l’Empire. Pourquoi la municipalité ne fait rien ? Parce qu’Istanbul est une ville qui dévore son propre passé. On laisse pourrir jusqu’à ce que ça s’écroule. C’est tragique, mais c’est notre réalité.
La météo, votre pire ennemie
Une règle d’or : s’il a plu dans les dernières 48 heures, oubliez. La pierre calcaire devient une patinoire imbibée d’un mélange de boue grasse et de pollution urbaine. J’ai fait l’erreur une fois. J’ai fini avec le jean couvert de boue noire et une peur bleue après avoir glissé sur trois mètres.
La prudence n’est pas une option, c’est une nécessité de survie. Vos chaussures ? Si vous n’avez pas de vraies semelles crantées, n’y pensez même pas. Les baskets de ville lisses sont un ticket gratuit pour l’hôpital. Le vent, aussi. Sur les sections les plus hautes, les rafales venant de la mer de Marmara vous poussent violemment. C’est brutal.
Le Conseil d’Initié de Sarp : N’essayez pas de jouer les héros sur les sections près de Sulukule si vous êtes seul à la tombée de la nuit. Le charme des ruines s’arrête là où commence le bon sens.
Les gardiens autoproclamés : les chiens et l’ombre
On parle souvent des chats d’Istanbul, mais les murailles appartiennent aux chiens. Pas les gentils clébards du centre-ville avec leurs puces électroniques à l’oreille. Non. Des meutes territoriales qui vivent dans les ruines. En général, ils s’en fichent de vous, mais si vous les surprenez dans leur sommeil au détour d’une tour sombre, l’ambiance change vite. L’odeur ici est un mélange de pisse de chien, de plastique brûlé et d’échappements de camions qui hurlent sur le boulevard périphérique juste à côté.
La sécurité est aussi une question de rencontres humaines. Les recoins des remparts servent d’abri à ceux que la ville a recrachés. Junkies, sans-abris, ou simplement des types bizarres qui vous fixent trop longtemps. Ce n’est pas Disneyland.
Ce qu’il faut absolument vérifier avant de poser un pied sur la pierre :
- L’état de vos semelles : Si c’est plat, vous allez tomber. Point.
- Votre niveau de vertige : On parle de hauteurs de 12 à 15 mètres sans rien pour se tenir.
- La batterie de votre téléphone : Si vous vous tordez la cheville dans un coin reculé, personne ne vous entendra crier avec le bruit du trafic.
- L’heure : La lumière tombe d’un coup. Descendre ces escaliers dans le noir est une mission suicide.
Est-ce que ça vaut le coup malgré tout ? Évidemment. Mais ne venez pas pleurer si vous finissez couvert de poussière et avec les mains écorchées. C’est le prix à payer pour toucher l’histoire brute, loin du formol des musées. Vous voulez de l’authentique ? Le voilà. Sale, dangereux et impitoyable. Exactement comme je l’aime.
Les jardins potagers du fossé des remparts
Quiconque n’a jamais respiré l’odeur du fumier de mouton se mélangeant aux gaz d’échappement de la Kennedy Caddesi ne connaît absolument rien à la véritable Istanbul. C’est ici, dans ce fossé que la plupart des guides ignorent, que bat le cœur le plus résistant de ma ville. Je m’y promène souvent quand j’ai besoin de me rappeler que tout n’est pas devenu un centre commercial aseptisé. C’est moche, c’est bruyant, c’est sale. Mais c’est vrai.
Un héritage byzantin sous l’ongle
Ces jardins, on les appelle les Bostans. Ce ne sont pas des petits potagers de bobos en mal de verdure. On parle d’une agriculture urbaine qui survit ici depuis plus de 1 600 ans. Seize siècles. Vous imaginez ? Les empires tombent, les sultans se font étrangler, les républiques naissent dans la douleur, mais le maraîcher, lui, continue de planter ses graines dans le même limon noir.
Je me souviens d’une discussion avec un vieux jardinier, les mains tellement calleuses qu’elles ressemblaient à de l’écorce de chêne. Il m’a regardé avec mépris quand j’ai posé une question sur les engrais chimiques. Ici, on respecte la terre parce qu’elle a tout vu. C’est le dernier morceau de Byzance que l’on peut encore toucher, sentir et, littéralement, manger. Ça me rend dingue de voir les touristes s’extasier sur des mosaïques restaurées au mortier moderne alors que le vrai patrimoine est juste là, sous leurs pieds, dans la boue.
La tragédie de la Laitue de Yedikule
Il faut qu’on parle de la Laitue de Yedikule. C’est une légende. Une plante énorme, aux feuilles huileuses, croquantes, presque sucrées. Mon grand-père en parlait comme d’un trésor. Aujourd’hui ? C’est la guerre. Les promoteurs immobiliers louchent sur ces terrains avec une faim de loups. Ils veulent du béton, des résidences “de luxe” avec des noms anglais ridicules. Ils voient des terrains vagues là où je vois une identité.
Est-ce qu’on peut vraiment sacrifier 15 siècles d’histoire pour un parking ? Apparemment, oui. À chaque fois que je reviens, un morceau de bostan a disparu, remplacé par un parc public sans âme avec des bancs en plastique et de l’herbe synthétique. C’est une insulte à notre intelligence. Je déteste cette vision de la modernité qui efface la sueur pour mettre du vernis.
L’odeur de la survie
L’expérience sensorielle est brutale. D’un côté, le vrombissement incessant des voitures qui foncent vers Bakırköy. De l’autre, le silence relatif des sillons de terre. L’odeur est un cocktail improbable : terre mouillée, menthe fraîche, persil plat et… diesel. C’est l’odeur de la survie.
Je me suis arrêté près d’un puits byzantin, encore utilisé. Un gamin jetait des bouteilles en plastique vides dans un coin. Ça m’a foutu en rogne. Mais c’est ça, Istanbul. Le sublime côtoie le médiocre sans aucune transition. On ne vient pas ici pour voir des fleurs bien rangées. On vient pour voir comment une ville refuse de mourir.
Vous voulez un conseil d’ami ? N’achetez pas vos herbes au Bazar aux Épices, c’est devenu un cirque pour influenceurs. Si vous avez de la chance, vous croiserez un maraîcher qui vend sa récolte du jour sur le bord de la route. C’est ça, le luxe. Pas le cristal de Topkapı. Le goût d’une roquette qui a poussé entre deux autoroutes, irriguée par une source que les ingénieurs de Théodose utilisaient déjà.
Est-ce que tout cela existera encore dans 10 ans ? J’en doute. Alors, marchez. Maintenant. Avant que le dernier jardin ne soit enterré sous une couche d’asphalte bien propre et bien morte.

Où s’arrêter pour manger et reprendre des forces
Si vos jambes tremblent de fatigue après 5 kilomètres de poussière et de pierres millénaires, ne cherchez surtout pas de nappe blanche : cherchez le gras et la fumée. C’est la seule règle qui vaille ici. Oubliez le Topkapı des cartes postales avec ses jardins de tulipes et ses eunuques en plastique. Ici, à l’ombre des remparts, le quartier de Topkapı est un chaos de béton, de gares routières et de petits ateliers où l’on répare des moteurs en buvant du thé trop sucré. C’est brut. C’est bruyant. Ça sent le diesel et l’agneau grillé. Et franchement ? C’est exactement ce dont vous avez besoin.
La survie par le gras : le règne du Kokoreç
Après une telle marche, mon corps ne réclame pas une salade ni une soupe de lentilles fadasse. Il réclame une récompense. Pour moi, le seul vrai trophée après avoir affronté les dénivelés d’Ayvansaray, c’est un le Kokoreç bien épicé.
Certains touristes font la grimace quand je leur dis que ce sont des boyaux d’agneau nettoyés, enroulés autour d’abats et grillés à la broche horizontale. Tant pis pour eux. Ils ratent l’essentiel. Écoutez le bruit du couteau qui hache la viande sur la plaque brûlante. “Tak-tak-tak-tak”. C’est le rythme cardiaque d’Istanbul. Je demande toujours le mien “bol baharatlı” (très épicé) et servi dans un demi-pain croustillant qui a pompé tout le jus de la viande. Quand le gras fond et se mélange au piment et au cumin, j’oublie instantanément la douleur dans mes mollets. C’est viscéral. C’est la rue qui vous nourrit.
Le rituel du thé dans le chaos
Il n’y a pas de “cafés” ici. On s’assoit sur des tabourets en bois si bas qu’on a l’impression d’être à l’école primaire. On est entouré de types qui fument clope sur clope en discutant du prix des pièces détachées ou du dernier match de Beşiktaş.
- Le verre : Toujours un ince belli (en forme de tulipe), souvent ébréché sur les bords.
- La couleur : Il doit être tavşan kanı (sang de lapin), d’un rouge sombre et profond.
- Le sucre : On en met deux morceaux, on touille bruyamment. Ce n’est pas de la gastronomie, c’est du carburant.
- L’ambiance : Le serveur passera devant vous avec son plateau en métal qui balance, sans vous regarder, mais il saura exactement quand votre verre est vide.
Je me souviens d’une fois, près d’Edirnekapı, où la pluie s’est mise à tomber d’un coup. Je me suis réfugié sous un auvent en plastique troué. Le serveur m’a apporté un thé brûlant sans que je demande rien. Il m’a juste dit : “Boile ça, tu es trempé.” C’est ça, ma ville. Un mélange de rudesse et de bonté immédiate.
Le Conseil d’Initié de Sarp : Cherchez les vendeurs de jus de grenade près de la porte d’Andrinople. C’est cher pour ce que c’est, mais c’est le seul truc qui vous empêchera de déshydrater.
Pourquoi éviter les restaurants “normaux” autour des murs ?
Je déteste les endroits qui essaient d’être propres pour les étrangers dans ce genre de quartier. Si vous voyez un menu avec des photos plastifiées ou, pire, une traduction en cinq langues, fuyez. Vous allez payer trois fois le prix pour une viande décongelée sans âme.
À Topkapı, on mange là où les chauffeurs de taxi s’arrêtent. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas le temps pour les bêtises. Ils veulent du chaud, du rapide et du vrai.
- Regardez la taille de la file d’attente.
- Vérifiez si le cuisinier transpire : s’il ne transpire pas, c’est que son feu n’est pas assez fort.
- Ne demandez pas de carte. Regardez ce que le voisin mange et pointez du doigt.
C’est fatiguant ? Oui. La poussière des remparts colle à la peau, les klaxons vous vrillent les oreilles et l’odeur des pots d’échappement se mélange à celle du thym sauvage qui pousse entre deux pierres. Mais après ce repas, assis sur mon tabouret bancal, je me sens plus vivant que n’importe quel client d’un hôtel cinq étoiles à Beyoğlu. Vous comprenez ce que je veux dire ? On ne vient pas ici pour le confort. On vient pour sentir le pouls d’une ville qui ne s’arrête jamais de mâcher.
Conclusion
Mes mollets me brûlent. Franchement, c’est une torture. J’ai de la poussière dans les narines et j’ai dû enjamber trois tas d’ordures et éviter deux chiens errants peu commodes pour arriver ici, au bout du monde, à Ayvansaray. Mes jambes tremblent comme celles d’un gamin. Pourquoi je m’inflige ça à chaque fois ?
Parce que c’est là. Juste là.
Le soleil s’écrase enfin sur la Corne d’Or. Ce n’est pas une lumière de brochure touristique, c’est un orange violent, presque sale, qui incendie les toits en tôle et les eaux sombres. On entend le vacarme infernal du pont d’Atatürk au loin, ce bourdonnement de moteurs et de klaxons qui me rappelle qu’Istanbul se fiche pas mal de ma nostalgie byzantine. C’est épuisant. C’est bruyant. Ça sent le gasoil et le sel. Et pourtant, je ne donnerais ma place pour rien au monde.
Ceux qui se contentent de prendre un selfie devant la Mosquée Bleue ne comprendront jamais rien à cette ville. Rien.
Mon verdict ? Si vous avez peur de salir vos baskets blanches, restez dans les quartiers lisses. Les murs de Théodose ne sont pas faits pour les gens qui cherchent du mignon ou du “pratique”. C’est une confrontation brutale avec ce qui reste d’un empire qui refuse de mourir. C’est la vraie vie, celle qui transpire.
Maintenant, je ne rêve que d’une chose. Je sens la crasse de l’histoire et l’humidité de la mer coller à mes tempes. Il faut que ça dégage. Tout de suite. Ne faites pas l’erreur de rentrer à votre hôtel pour une douche tiède et sans âme. Foncez vers le premier hammam sérieux que vous trouverez sur votre route. Laissez un Tellak vous décaper la peau jusqu’à ce que vous oubliiez votre propre nom. C’est le seul moyen de redevenir humain.
Mais avant de vous jeter sur le marbre chaud, apprenez les codes pour ne pas passer pour un idiot : [L’étiquette du Hammam : ce qu’il ne faut surtout pas faire].
Allez, bougez-vous. La ville n’attend personne.