L’odeur entêtante du mahaleb s’échappe de la boulangerie Üstün Palmie, sur la rue Ergenekon, et suffit à me rappeler pourquoi je ne me lasserai jamais de ce quartier. Il est à peine 9h30, le soleil tape déjà sur les façades dérailleuses de Kurtuluş, et je tiens entre mes mains un morceau de Paskalya çöreği encore tiède, acheté pour 100 TL (soit tout juste 2 EUR). Ici, on ne vient pas pour admirer des monuments en marbre, on vient pour écouter le cliquetis des verres de Rakı qui commence dès la fin d’après-midi et pour croiser le regard des vieux résidents grecs ou arméniens qui descendent faire leurs courses avec leur chariot à roulettes.
C’est un Istanbul qui résiste, celui de l’ancien Tatavla. À seulement quinze minutes à pied de l’agitation oppressante de la place Taksim, l’atmosphère change radicalement dès que l’on sort de la station de métro Osmanbey (Ligne M2). Les enseignes de luxe cèdent la place aux épiceries fines qui vendent du fromage de Van et des olives de Marmara.
Dimanche dernier, je me suis perdu une fois de plus dans les allées du marché aux antiquités de Feriköy. Entre une vieille affiche de film turc des années 70 et un service à café en porcelaine ébréché, j’ai réalisé que ce quartier est l’un des rares endroits où la modernité stambouliote n’a pas encore réussi à gommer la patine du temps. Bien sûr, les trottoirs sont étroits et parfois encombrés de poubelles le matin, mais c’est le prix à payer pour une authenticité brute, loin des circuits aseptisés. Si vous cherchez l’âme cosmopolite de la ville, celle qui se nourrit de Meze partagés et de discussions de comptoir, c’est ici, entre les étals du marché et les églises cachées derrière de hauts murs, que votre voyage commence vraiment.
L’arrivée à Kurtuluş : passer du chic de Nişantaşı à la vie de quartier
Quitter la station de métro Osmanbey pour s’enfoncer vers Kurtuluş, c’est choisir délibérément de laisser derrière soi les vitrines rutilantes pour l’âme véritable d’Istanbul. Le contraste est immédiat : il suffit de quelques minutes de marche pour passer d’une immersion dans le chic stambouliote à Nişantaşı entre mode et Art nouveau à une ambiance de village urbain où les voisins se hèlent encore d’un balcon à l’autre.

La bascule sensorielle de la rue Ergenekon
Je me souviens d’un mardi après-midi, vers 15h, où cette transition m’a sauté aux yeux en descendant Ergenekon Caddesi. En l’espace de trois cents mètres, le bourdonnement des grandes enseignes s’est effacé au profit du cliquetis des cuillères dans les verres de thé et du brouhaha des commerçants de quartier. Ici, l’air change ; il sent le café fraîchement torréfié et le pain chaud des boulangeries locales qui ne désemplissent jamais.
Détails pratiques et astuces de trajet
Pour rejoindre ce secteur, la ligne de métro M2 est votre option la plus efficace. Le trajet avec une Istanbulkart vous coûtera environ 25 TL (soit 0,50 EUR). Si vous arrivez aux heures de pointe, vers 18h, la sortie du métro côté Pangaltı peut être un véritable goulot d’étranglement humain.
Notez bien qu’il ne faut pas se laisser intimider par la foule. Sortez plutôt par l’accès “Rumeli”, traversez l’avenue Halaskargazi et remontez tranquillement vers Ergenekon. Les trottoirs y sont parfois étroits et encombrés par les étals de fruits, ce qui peut freiner la marche. Pour pallier ce petit désagrément, marchez sur le côté droit de la rue en descendant : vous aurez plus d’ombre et une vue dégagée sur les façades Art déco qui font le charme de ce quartier métissé.
De Tatavla à Kurtuluş : sur les traces de l’héritage grec
Si vous cherchez l’âme cosmopolite d’Istanbul, c’est ici, sur les pavés de l’ancienne Tatavla, qu’elle s’est réfugiée, loin du tumulte des zones ultra-touristiques. Longtemps surnommé le « Petit Athènes », ce quartier était le cœur battant de la communauté grecque orthodoxe, partageant cette atmosphère villageoise que l’on retrouve également dans le guide de Kuzguncuk : Guide du Secret le Mieux Gardé du Bosphore (2026).

L’église Aya Dimitri : un secret bien gardé
En marchant sur l’avenue principale, on peut facilement rater l’entrée de l’église Aya Dimitri. Je me souviens m’y être arrêté un mardi matin à 10h10 précisément ; il n’y avait personne, juste le craquement du parquet sous mes pas et cette odeur lourde et réconfortante d’encens et de cire d’abeille. Ce n’est pas une cathédrale imposante, c’est un refuge. L’entrée est gratuite, mais j’ai pour habitude de laisser 50 TL (environ 1 EUR) pour quelques cierges, un geste simple pour soutenir l’entretien de ce lieu millénaire. Les icônes byzantines, assombries par le temps, vous fixent avec une intensité que vous ne trouverez pas dans les musées. Attention : l’église ferme parfois brusquement pour le nettoyage vers midi ; visez le milieu de matinée pour être certain d’entrer.
Les fantômes de Tatavla sur les façades
En sortant, ne vous contentez pas de regarder les vitrines des boutiques modernes. Levez les yeux. Sur de nombreux immeubles art déco ou néoclassiques, les inscriptions en grec sont encore gravées dans la pierre, bien que souvent grignotées par la pollution. C’est là que le bât blesse parfois : certains bâtiments magnifiques tombent en ruine faute de moyens pour la restauration. Perdez-vous dans les rues parallèles comme Kuyulu Bakkal Sokak. Vous y verrez des balcons en fer forgé où les anciens du quartier discutent encore d’un étage à l’autre.
5 détails à ne pas manquer lors de votre balade :
- Les frontons gravés : Cherchez les dates de construction (souvent fin XIXe) inscrites au-dessus des portes d’entrée.
- Le narthex d’Aya Dimitri : Observez les ex-voto en métal, de petites plaques remerciant le saint pour une guérison.
- Les noms de rues anciens : Certaines plaques de rue bleues cachent encore les anciens noms grecs sous la peinture.
- Les cloches du dimanche : Si vous êtes là vers 9h30 le dimanche, le son des cloches crée un contraste saisissant avec l’appel à la prière voisin.
- Les boulangeries de quartier : Arrêtez-vous prendre un Paskalya Çöreği (brioche de Pâques) pour 75 TL (1,50 EUR), une tradition grecque incontournable.
Le paradis des gourmets : Mezes, Turşu et douceurs de Kurtuluş
On ne vient pas à Kurtuluş pour photographier des monuments, on y vient pour goûter l’histoire cosmopolite d’Istanbul à travers ses vitrines. Ici, les saveurs grecques, arméniennes et juives se mélangent encore loin des chaînes de restaurants standardisées qui envahissent Beyoğlu.
L’art de l’apéritif et le rituel du Turşu
Ma première étape est invariablement chez Pelit Turşucusu. C’est une institution familiale où des bocaux colorés s’empilent jusqu’au plafond. Oubliez vos préjugés sur le vinaigre : ici, le turşu (légumes saumurés) est une science. Je vous conseille de commander un verre de “turşu suyu” (jus de cornichon). Pour environ 40 TL (soit 0,80 EUR), vous recevez un mélange acide, épicé et incroyablement rafraîchissant. Le lieu est minuscule et souvent bondé le samedi après-midi. Arrivez vers 11h00 pour discuter avec le patron avant le coup de feu.
Juste en face, chez Tuana Meze, c’est le temple du Topik. Ce meze arménien à base de pâte de pois chiches, de tahini, d’oignons caramélisés et de cannelle est un chef-d’œuvre de patience. Si vous n’en avez jamais mangé, la texture peut surprendre, mais c’est l’accompagnement ultime pour un Rakı en soirée. Contrairement au quartier de Süleymaniye : Le Chef-d où l’on admire la grandeur impériale, ici, chaque meze se déguste pour sa complexité intime et populaire.
Improviser un festin local
Si vous voulez vivre Kurtuluş comme un habitant, ne vous contentez pas des restaurants. Les charcuteries locales (sharksuteri) cachent des trésors. Entrez dans n’importe quelle petite boutique de l’avenue principale : demandez du fromage Ezine affiné et des olives Memecik. C’est le pique-nique idéal à ramener à votre hôtel.
Sarp’s Insider Tip: Si vous visitez Kurtuluş en période de Pâques ou de Noël, les pâtisseries comme Nazar Pastanesi proposent des spécialités introuvables ailleurs, comme le pain de Pâques grec (Çörek). L’attente peut être longue chez Nazar pendant les fêtes (parfois 20 minutes sur le trottoir), mais l’odeur de brioche chaude qui s’échappe de la boutique vaut chaque minute passée dans le froid.
Feriköy : Entre marché biologique et trésors du passé
Si vous voulez voir où les Stambouliotes branchés et les familles de Bomonti se retrouvent vraiment, c’est sous le grand hangar couvert de Feriköy que ça se passe. Ce lieu change de visage entre le samedi et le dimanche.
Le samedi : Fraîcheur et tradition à l’Ekolojik Pazar
Le samedi matin, l’ambiance est aux paniers en osier et aux produits certifiés bio. C’est le rendez-vous incontournable pour ceux qui fuient les pesticides des supermarchés. Mais au-delà des légumes, le vrai pèlerinage se fait vers les stands de Gözleme.
J’ai commis l’erreur d’arriver à 11h45 un samedi pluvieux ; la file pour le Gözleme s’étendait sur plus de 20 mètres. Désormais, je pointe à 9h15 pour éviter les 40 minutes d’attente sur un petit tabouret en plastique. Pour 150 TL (soit 3 EUR), les mains expertes des “teyzeler” (les tantes) vous préparent une galette fumante aux épinards et au fromage, pliée dans du papier journal.

Le dimanche : La chasse aux trésors du Feriköy Antika Pazarı
Le dimanche, le décor change radicalement pour laisser place au marché aux antiquités. C’est un chaos organisé où l’on déniche aussi bien des médailles ottomanes que des téléphones à cadran des années 70.
Mon conseil de local : arrivez avant 10h. Dimanche dernier, j’ai déboursé 250 TL pour un lot de 4 verres à thé en cristal des années 60. J’ai failli rater l’affaire parce que je n’avais pas de liquide sur moi; retenez bien que la plupart des vendeurs d’antiquités ici refusent la carte bancaire. Si vous aimez les longues marches historiques comme celle décrite dans le guide des Murailles de Théodose : Guide de la Marche à Yedikule (2026), ce marché est le complément parfait pour chiner des fragments du passé de la ville.
| Jour | Type de Marché | Ambiance | Conseil de Sarp |
|---|---|---|---|
| Samedi | Ekolojik Pazar | Gourmand & Sain | Goûtez les Gözleme (150 TL / 3 EUR) |
| Dimanche | Antika Pazarı | Nostalgique & Curieux | Venez à 9h30 pour éviter la foule |
| Tout le week-end | Bomonti | Animé & Jeune | Marchez 10 min pour voir la Bomontiada |
Finir la journée à Bomontiada : de l’usine de bière au hub culturel
Bomontiada transforme une friche industrielle en un épicentre de la culture locale. En marchant depuis les ruelles de Feriköy, on aperçoit de loin les hautes cheminées en briques rouges de l’ancienne usine de bière Bomonti.

L’expérience The Populist et la bière artisanale
Mon rituel immuable est de m’installer chez The Populist. L’ambiance y est électrique, un mélange de design industriel brut et de playlists soul-funk parfaitement dosées. Je vous conseille de tester leur bière artisanale “Torch”. La pinte de 50cl tourne autour de 250 TL (soit 5 EUR). Le week-end, l’endroit est victime de son succès. Si vous arrivez après 20h un vendredi, l’attente pour une table peut facilement atteindre 40 minutes.
Logistique et retour : quitter Bomonti
Une fois la soirée terminée, ne cherchez pas désespérément un taxi jaune à la sortie ; ils sont souvent capricieux dans cette zone saturée. La solution la plus efficace reste la marche de 10 minutes pour rejoindre la station de métro Osmanbey sur la ligne M2. Le chemin est direct, sûr et très fréquenté par les locaux qui rentrent du travail ou des bars.
Questions fréquentes sur votre visite à Kurtuluş et Bomonti
Est-il facile de se déplacer à pied entre Kurtuluş et Bomontiada ?
Tout à fait. La marche prend environ 15 à 20 minutes. C’est le meilleur moyen de saisir la transition entre le caractère résidentiel et historique de Kurtuluş et l’aspect plus moderne de Bomonti. Les trottoirs sont corrects, mais restez vigilants face aux scooters qui s’invitent parfois sur les zones piétonnes.
Quel budget prévoir pour une soirée complète à Bomontiada ?
Pour une expérience confortable incluant deux bières artisanales et un assortiment de Meze ou un burger, comptez environ 800 à 1 000 TL (16 à 20 EUR) par personne. Les galeries d’art du complexe, comme la Leica Gallery, sont généralement gratuites.
Le quartier est-il sûr pour les voyageurs rentrant tard le soir ?
Oui, Bomonti et Kurtuluş figurent parmi les quartiers les plus sûrs d’Istanbul. La présence de nombreuses familles et d’une vie nocturne civilisée rend les rues vivantes jusqu’à tard. Le chemin vers le métro Osmanbey est bien éclairé.
L’âme de Kurtuluş
On quitte souvent Kurtuluş avec cette lourdeur délicieuse dans l’estomac, mais l’esprit étrangement léger. Ce n’est pas l’Istanbul des cartes postales à paillettes ni celle des circuits balisés ; c’est le rappel que notre identité stambouliote est un tissage serré de mémoires grecques, arméniennes et juives. Ici, la diversité n’est pas un concept marketing, c’est l’oxygène que l’on respire entre deux étals de marché.
La dernière fois que j’y ai traîné mes guêtres, j’ai terminé ma course devant la vitrine de Nazar Pastanesi. Il était 17h45, la lumière dorée léchait les façades fatiguées et les commerçants commençaient à ranger leurs caisses de figues. J’ai acheté un sachet de leurs célèbres sakızlı kurabiye (biscuits au mastic) pour 200 TL. En sentant le parfum de mahlep s’échapper du sac en papier alors que je marchais vers le métro Osmanbey, j’ai ressenti cette sérénité profonde que seule procure l’authenticité. Kurtuluş ne cherche pas à vous impressionner, il vous invite simplement à sa table.